Circulation et préservation des savoirs indiens dans les archives de la Bnu : le cas des familles Jeejeebhoy et Wadia
Ce billet s’inscrit dans le cadre du programme de recherche sur les provenances des fonds anglophones anciens de la Bibliothèque nationale et universitaire initié et dirigé par Anne Bandry-Scubbi, professeure émérite de littérature britannique. Il rend compte des travaux réalisés par Ezra Bournarie Rodriguez, étudiant en Master 2 Recherche Études Anglophones, lors de son stage à la Bnu sous la responsabilité de Marianne Hillion et de Kevin Jung, de janvier à juin 2026.
Cette contribution s’inscrit dans le programme de recherche « Provenances : les fonds anciens anglophones de la Bibliothèque nationale et universitaire (Bnu) ». L’article est le résultat d’un premier dépouillement des archives indiennes de la Bnu, permettant de mettre en lumière la circulation des savoirs et ses principaux acteurs, ainsi que de comprendre l’intérêt culturel et littéraire pour l’Inde et l’Alsace, l’Allemagne, et bien sûr la Bnu elle-même. A partir d’une lettre et de deux dons, nous retraçons ici l’histoire de deux familles indiennes majeures et leur rôle dans la circulation des savoirs entre l’Inde et l’Europe, avant de nous intéresser aux collections d’indianistes allemands témoignant de l’essor de l’intérêt savant et commercial pour l’Inde à cette époque.
Dans une lettre non datée adressée à Nusserwanjee Jehangenjee Wadia1, Karl August Barack, premier directeur de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (alors appelée Kaiserliche Universitäts und Landesbibliothek ou KULB), remercie chaleureusement ce constructeur de bateaux pour son don post-mortem à la bibliothèque. Il conclut son éloge en citant Wadia : « la science n’a pas de patrie »2, une affirmation qui s’avérera centrale au projet de Barack. Le don en question, une grammaire pahlvie, est référencé dans le dossier d’archives Acta betreffend Bücher-Schenkungen aus Bombay : dossier sur les dons de livres de Bombay. 1873-1913, datant du 19 septembre 1873 sous le titre Grammar of the Pahlvi language with quotations etc (Bombay, 1871 ; C.111.831), rédigé par Dastur Peshotan Behramjee Sanjana, traducteur, éditeur, homme de religion et membre de la communauté parsie et zoroastrienne dont Wadia fait partie3. On retrouve notamment en première page le sceau de la KULB ainsi que l’adresse du donateur : « Offert au Directeur de la Bibliothèque de Strasbourg par son dévoué NS Wadia », suivi du tampon de la famille.
L’affaire se complexifie lorsque l’on remarque qu’une autre dédicace est apposée dans un autre exemplaire de ce même ouvrage : un certain Rustomjee Jamsetjee Jejeebhoy Esq., membre de la famille Jejeebhoy, à qui Sanjana dédicace l’ouvrage. En creusant un peu, on découvre qu’une grammaire pahlvie identique à celle des Wadia a été donnée à la KULB, cette fois-ci par la fondation Sir Jamsetjee Jejeebhoy Translation Fund (Bombay, 1875 ; C.111.832). Qui étaient ces deux familles et quel était leur rôle dans la circulation du savoir sur l’Inde ? Pourquoi ont-elles fait don du même ouvrage à quelques années d’écart ? Et enfin, pourquoi cet intérêt pour le pahlvi et la culture parsie ?
Les deux familles sont historiquement connues pour avoir été proches de la couronne britannique et de la reine Victoria elle-même, mais aussi pour leur savoir-faire en matière de chaudronnerie et leur engagement philanthropique. Célèbre pour leur participation aux avancées industrielles et économiques de leur communauté, la famille Wadia s’établit sur la côte ouest de l’Inde au cours du XVIIIe siècle, travaillant aux côtés de la British East India Company. Le fondateur et patriarche, Lovji Nusserwanjee Wadia (1702 – 1774), parvient à asseoir une réputation d’intégrité, de sérieux et de professionnalisme auprès des commerçants britanniques. Les Wadia se sont imposés en Inde en tant qu’acteurs du développement des échanges commerciaux maritimes, construisant un total de vingt-deux navires pour la marine britannique4. Tout comme les Wadia, les Jeejeebhoy se sont imposés parmi les familles les plus engagées dans le développement économique, industriel et commercial de la communauté parsie au cours des XVIIIe et XIXe siècles.
RJ Jeejeebhoy (1783 – 1859), aussi connu comme un « prince des affaires »5, était un marchand et un philanthrope qui s’est vu décerner le titre de baron par la reine Victoria, devenant ainsi le premier sujet indien de l’Empire britannique à recevoir ces honneurs. Tout comme les Wadia, l’influence commerciale des Jeejeebhoy s’est établie conjointement à l’avènement de l’impérialisme européen. La fortune de la famille s’est notamment développée grâce à un large réseau d’échanges de coton entre l’Inde et la Grande-Bretagne. Sa réputation a toutefois été forgée grâce à ses activités philanthropiques. En effet, RJ Jeejeebhoy soutenait activement la communauté parsie, faisant profiter écoles, hôpitaux et travaux publics de sa fortune6.
Les collections envoyées à la KULB par les deux familles sont très similaires : des anthologies de textes zoroastriens, des annales de batailles, des livres sur l’histoire et la culture parsie. Démontrant leur culture et leur engagement dans la conservation des savoirs sur leurs communautés, ces dons témoignent aussi du rôle central des deux familles dans la circulation des connaissances sur l’Inde, faisant rayonner la communauté et la culture parsies jusqu’en Allemagne. Les deux familles ne semblent cependant pas avoir été en conflit car elles forment, en 1843, l’Indian Railway Association (aujourd’hui connue sous le nom de Great Indian Peninsula Railway), reliant Mumbai à Thane7. Leur philanthropie profite donc de leur expertise en matière de moyens de transport, permettant une circulation locale et mondiale de la langue et de l’histoire pahlvies, parsies et zoroastriennes.
L’essor de ces deux familles s’inscrit dans le contexte du renforcement des liens entre la marine britannique et la Lloyd autrichienne8, grâce auquel un réseau d’échange, de tourisme et de commerce s’établit entre l’Inde, l’Autriche, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne. En 1872, les bateaux de la Lloyd, plus nombreux à cette époque que ceux construits par les Wadia et Jeejeebhoy, transportaient voyageurs et touristes, denrées alimentaires et ouvrages, dont des livres portant sur l’Inde, sa démographie et son gouvernement à des fins impériales9. Au-delà de l’appel aux dons de Barack, la demande européenne pour des biens indiens connaît un accroissement significatif au cours des XVIIIe et XIXe siècles, alors que l’empire britannique cimente ses relations commerciales avec l’Inde.
Cet intérêt pour l’Inde, et plus particulièrement ses cultures et traditions linguistiques, se retrouve en Allemagne représenté par des figures qui nous ont tenu compagnie tout au long de nos consultations d’archives, telles qu’Arthur Coke Burnell (1840-1882), Bernard Quaritch (1819-1899), Max Müller (1823-1900), Theodor Goldstücker (1821-1872) ou encore Theodor Nöldeke (1836-1930), dont les collections et archives se retrouvent en partie dans celles de la KULB. Leurs collections contiennent des ouvrages de grammaire, d’histoire, de religion, ou d’astronomie, de zoologie ou bien d’architecture10. Tous contemporains les uns des autres et en contact au cours de leur vie, ces universitaires célèbrent la richesse intellectuelle de l’Inde à travers leurs travaux de traduction, d’analyse et leur dévouement à la conservation des héritages culturels, religieux et linguistiques de l’Inde. Nöldeke a notamment été le premier à traduire un texte en pahlvi sans avoir recours à la tradition de traduction parsie11, choisissant plutôt d’utiliser ses connaissances en araméen et nouveau persan, une approche transculturelle et unique en son genre à l’époque. On retrouve aussi des ouvrages sur la grammaire et culture parsies dans les collections de Burnell, comme l’ouvrage de J. Wilson, The Parsi Religion : as contained in the Zand-Avasta (1843) (1884, 3 ; A.105.213). Ces hommes et leurs travaux témoignent de l’avènement de ce qui sera décrit comme « l’Indomanie » en Allemagne, un mouvement de pensée centré autour de l’Inde comme terre de connaissances et d’inspiration spirituelle, universitaire et culturelle12. Müller en est un représentant éminent, lui qui avait pour projet de « capturer l’imagination de l’Inde » (Kumar, 2007, 131) dans un but tout à fait désintéressé et par pur enthousiasme universitaire, un objectif humaniste qui permettrait de placer ses travaux en contraste de ceux produits par l’empire britannique.
L’influence de Müller se ressent encore aujourd’hui. En 1957, les Goethe- Institute en Inde (Calcutta, New Delhi, Mumbai, Chennai, Pune et Bangalore) sont rebaptisés Max Müller Bhavan, établissant ainsi son statut de pionnier dans les études indianistes. À travers la figure de Müller, on découvre ici une image intéressante de l’Allemagne comme étant une terre de connaissances et d’intérêt pour autrui, une image véhiculée par Müller et d’autre universitaires allemands dans l’optique de se distancer de l’empire britannique et des modes de dominations matérielle et économique sur l’Inde. A sa suite, d’autres indianistes allemands comme Theodor Benfey (1809-1881) ou Martin Haug (1827-1876) se prennent de passion pour les religions et dialectes indiens, contribuant par là-même à l’enrichissement des collections de Burnell, Goldstücker, Quaritch, et à celles de la KULB. Ces différentes personnalités sont des témoignages de la détermination des indianistes allemands à se consacrer aux études des textes sacrés indiens et à la compréhension de la société, des langues, des religions et de la culture indiennes.
Ces deux grammaires pahlvies, bien que représentant une goutte d’eau dans l’océan des échanges du savoir indianiste, témoignent de la place centrale des cultures et dialectes indiens dans l’université allemande, mais aussi alsacienne et par conséquent dans les murs de la KULB. C’est dans un effort de préservation et de mise en exergue de communautés et langues moins connues en Europe que les deux familles ainsi que les universitaires allemands, se consacrent au partage et à la célébration de ce qui fait la richesse de l’Inde : ses cultures, ses traditions, ses religions et ses langues. Jouissant d’un contexte de circulation de plus en plus facile et accessible sur les mers du globe, ces individus ont participé non seulement à la reconstitution des collections de la KULB, mais aussi à l’établissement des liens entre Allemagne et Inde, liens qui se révéleront primordiaux au développement politique allemand du XXe siècle que nous connaissons aujourd’hui.
BIBLIOGRAPHIE
Sources principales
« Acta betreffend Bücher-Schenkungen aus Bombay : dossier sur les dons de livres de Bombay. 1873-1913 » in Les archives institutionnelles de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, alors Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek zu Strassburg, Période 1871-1918, 168 f. (AL.51,78)
Full report of the Towers of Silence Case : tried before the Hon. Mr. Justice Green, at the Criminal Sessions Court of Bombay, from the 7th to the 16th July 1873. Bombay : Times of India Office, 1873. (D.24.845, don n°1270)
The petition of the Parsees of Bombay to the Secretary of State About the Mussalman’s Riot of 1874. (C.111.512, don n°1270)
Sanjānā, Peshotan dastur Bahrāmji. The Dinkard : The original Pahlavi text; the same transliterated in Zend characters; translations of the text in the Gujrati and English languages; a commentary and a glossary of select terms, vol. 1-13, 17, 19. Bombay : Printed at the Duftur Ashkara Press, 1874-1928. (C.111.886,1-19)
Sañjanna, Pesotana Dastura Beheramaji. A grammar of the Pahlvi Language, with quotations and examples from original works and a glossary of words bearing affinity with the Semitic language. Bombay : The Duftur Ashkara Press, 1240 [1871]. (C.111.831, don n°1269)
Sapurji, Bhanâpanåra Sorabhjî. Zaratosti lokonâ gharma pustako ta tha e pustakoni bhasa ane puratomasamanavize nibhata. Bombay, 1858. (C.111.504, don n°1270)
Sources secondaires
Barbano, Matteo. “Steamers for the Empire: Austrian Lloyd and the Transition from Sail to Steam in the Austrian Merchant Marine (1836–1914)” inMediterranean Seafarers in Transition, p. 447-477, 2022.
Benoit, Madhu. “Chapitre 7. De l’indomanie à l’indophobie” in Sir William Jones et la représentation de l’Inde, 2011.
“Dastur Peshotan Behramji Sanjana (1828–1898)” in Royal Collection Trust.
Garware, Anita. “Our Founding Fathers” in The Voice of Malabar Hills.
Goldman, Leon. “Chapter 2: The Parsi Sanskrit Tradition” in The Sanskrit Yasna Manuscript S1, 2017.
Johnin International Industrial Ltd. “Austrian Lloyd Flag” in JOHNIN, 2017.
Kumar, Shashiprabha. “Vedic Studies in Germany” in Annals of the Bhandarkar Oriental Research Institute, vol. 88, 2007.
Palsetia, Jesse S. “Jejeebhoy, Jamsetjeee” in Encyclopaedia Iranica, vol. XIV, no. 6, 2008.
Soroushian, Mehrborzin. “The Wadias of India: Then and Now” in Zoroastrian.
Vevaina, Leilah. “Giving, time, and a wish” in The Immanent Frame, September 11th 2019.
- Nusserwanjee (Lovji) Jehangenjee Wadia, patriarche de la famille, est décédé en 1774 et les dons à la KULB ont été réalisés en 1873, soit cent ans après sa mort. La date de la lettre et l’adresse sont donc confuses. Le livre de grammaire est mentionné comme ayant été donné au nom de la famille Wadia, tout particulièrement au nom du patriarche lui-même. Au vu des dates (lettre, don), on peut supposer que celui qui a reçu la lettre qui était à la tête de la famille était Nowroji Nusserwanji Wadia (1849-1899), un des membres les plus engagés dans le partage des connaissances pahlvies avec la Grande-Bretagne, notamment via des sociétés caritatives pour l’éducation des plus pauvres en Angleterre (Soroushian, Mehrborzin. “The Wadias of India: Then and Now” in Zoroastrian). [↩]
- Cette citation évoque la célèbre phrase de Louis Pasteur dans son discours d’inauguration de l’Institut Pasteur le 14 novembre 1888. Ceci rejoint notre hypothèse que la lettre de Barack n’a pas été adressée au patriarche de la famille Wadia, mais bien à un de ses fils qui aurait repris non seulement l’entreprise familiale, mais aussi les échanges de livres avec la KULB. [↩]
- “Dastur Peshotan Behramji Sanjana (1828–1898)” in Royal Collection Trust. [↩]
- Soroushian, Mehrborzin. “The Wadias of India: Then and Now” in Zoroastrian. [↩]
- Vevaina, Leilah. “Giving, time, and a wish” in The Immanent Frame, September, 11th 2019. [↩]
- Palsetia, Jesse S. “Jejeebhoy, Jamsetjeee” in Encyclopaedia Iranica, vol. XIV, no. 6, 2008. [↩]
- Garware, Anita. “Our Founding Fathers” in The Voice of Malabar Hills. [↩]
- La « Lloyd Trieste Autrichienne » est fondée en 1833 par Karl Ludwig Freiherr von Bruck sur le modèle de la British Lloyd. En 1836, la compagnie inaugure son service de Steam Navigation et dans les années 1840 la Lloyd autrichienne sera responsable du transport postal entre l’Angleterre et l’Inde. Plusieurs émissaires tel que A. C. Gumpert (s.d.) seront envoyés à Bombay au service de la couronne autrichienne et britannique, chargés de rédiger des rapports financiers et commerciaux sur les exports et imports en Inde (Johnin International Industrial Ltd. “Austrian Lloyd Flag.” JOHNIN, 2017). [↩]
- Barbano, Matteo. “Steamers for the Empire: Austrian Lloyd and the Transition from Sail to Steam in the Austrian Merchant Marine (1836–1914)” in Mediterranean Seafarers in Transition, p.447-477, 2022. [↩]
- Les sources majoritairement consultées sont les suivantes : A Rough List of Valuable and Rare Books, comprising The major portion of the Library of the late Dr. Arthur Coke Burnell, C.I.E.; to which is added a various Collection of Chinese Books / on sale by Bernard Quaritch, London, 1884 (A.105.213) ; A descriptive catalogue of the Sanskrit manuscripts of the Government Oriental Manuscripts Library, Madras. Vol. I et II, Vedic Literature. Madras : Printed by the Superintendent, Govt. Press, 1901-1905 (C.109.351,1,1 ; don n°32380 pour la première partie de la collection), puis d’une collection plus condensée intitulée A descriptive catalogue of the Sanskrit manuscripts in the Government Oriental manuscripts library, Madras / by the late M. Seshagiri Sāstri and M. Ŕanṅgāchārya,…S. Kuppuswami Sastri. Madras : Printed by the Superintendent, Governement press, 1904-1918 en 33 volumes (C.109.351,1 à C.109.351,16, don n°32380) et Literary remains, of the late professor Theodore Goldstücker. London : W. H. Allen, 1879 (C.110.748,1-2 ; achat n°11376) [↩]
- Cette tradition de traduction établit un circuit d’échanges de vocabulaire entre des travaux zoroastriens, des textes fondateurs en sanskrit et le vocable pahlvi (Goldman, Leon. “Chapter 2: The Parsi Sanskrit Tradition” in The Sanskrit Yasna Manuscript S1, 2017). [↩]
- Ce concept s’oppose à « l’Indophobie », tendance dominante en Grande-Bretagne au début du XIXe siècle, notamment sous l’influence de Charles Grant et James Mill. Ce mouvement entraînera de grandes difficultés pour les universités britanniques enseignant le sanskrit et le persan et l’arrêt des financements des travaux écrits dans des langues asiatiques ou traduits vers l’anglais (Benoit, Madhu. “Chapitre 7. De l’indomanie à l’indophobie” in Sir William Jones et la représentation de l’Inde, 2011, p. 159-183). [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Ezra Bournarie Rodriguez (16 août 2026). Circulation et préservation des savoirs indiens dans les archives de la Bnu : le cas des familles Jeejeebhoy et Wadia. Lieu de recherche : le carnet de la Bnu. Consulté le 11 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16nyl















