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Inclusion et éducation : l’impact de l’orientation genrée sur la vie professionnelle

Ce billet est le fruit d’un travail collectif réalisé dans le cadre de la formation à la recherche documentaire des étudiants de première année en master Sciences de l’éducation de l’Université de Strasbourg. Ce module de formation est réalisé conjointement par des bibliothécaires de la Bnu et du service des bibliothèques de l’Université de Strasbourg. Il vise à doter les étudiants de l’ensemble des compétences informationnelles nécessaires à la réalisation de leur mémoire de recherche. En s’inspirant du parcours de publication d’un article scientifique, les étudiants mettent en pratique les connaissances acquises par la rédaction en commun d’une revue de littérature sur un sujet donné. Les articles produits font l’objet d’une relecture et d’une évaluation conjointe des formateurs et de doctorants de la discipline. Ce billet a été rédigé par 

AGBESSI Sedjro, ATTOKO Gbessoude, BENTALEB Malak, CHANGO Olivier, FIDAN Berivan , KHOVANETS Lina  – Master Sciences de l’éducation et de la formation, INSPÉ, Université de Strasbourg

Malgré des progrès importants réalisés au cours des quarante dernières années, les inégalités de genre restent fortement présentes dans le monde du travail. Les femmes demeurent davantage exposées à la précarité, accèdent plus souvent à des emplois moins stables et restent concentrées dans certains secteurs professionnels. Par exemple, elles représentent plus de 99 % des effectifs dans les métiers d’assistante maternelle (Meron, Okba & Viney, 2006). Ces écarts ne relèvent pas uniquement du marché du travail : ils prennent aussi racine dans les parcours scolaires et dans les choix d’orientation, souvent marqués par des normes et des représentations de genre. Dans ce billet, le genre est compris comme une construction sociale qui associe aux filles et aux garçons des rôles, des comportements et des attentes différenciées. 

L’orientation scolaire genrée, elle, désigne le processus par lequel les choix d’orientation des élèves sont influencés par des stéréotypes associés au féminin et au masculin. Ces représentations conduisent progressivement les filles et les garçons vers des filières différentes, puis vers des métiers eux-mêmes fortement féminisés ou masculinisés. Comme le souligne Duru-Bellat (1990), « les choix d’orientation sont fortement dépendants des représentations sociales du masculin et du féminin ». Ainsi, l’orientation ne peut pas être comprise comme un simple choix individuel : elle s’inscrit dans un ensemble de normes sociales, scolaires et familiales qui participent à la construction différenciée des parcours. 

Ces mécanismes s’inscrivent dans une longue histoire du système éducatif français. Avant 1940, l’école est marquée par une forte sélection sociale et par une séparation stricte des parcours selon le sexe, héritée notamment des lois portées par Jules Ferry. Celles-ci ont certes favorisé l’accès des filles à l’école, mais sans remettre en cause la différenciation des rôles sociaux attribués aux filles et aux garçons. Après la Seconde Guerre mondiale, l’école devient un outil central de reconstruction économique et sociale. Les années 1960 marquent ensuite un tournant avec la massification scolaire, qui transforme profondément l’enseignement secondaire (Prost, 1988). Toutefois, cette démocratisation de l’accès à l’école ne fait pas disparaître les inégalités entre les sexes. 

Un changement majeur intervient avec la loi Haby de 1975, qui rend la mixité obligatoire en affirmant que « tout enseignement et toute spécialité professionnelle […] sont accessibles aux élèves des deux sexes ». Cette loi pose les bases d’une égalité formelle, c’est-à-dire l’existence de droits identiques pour les filles et les garçons dans l’accès aux formations. Cependant, cette égalité juridique ne garantit pas automatiquement une égalité réelle. L’égalité réelle suppose que chacun puisse effectivement accéder aux mêmes opportunités, sans être freiné par des normes sociales ou des stéréotypes. La mixité désigne la présence conjointe des filles et des garçons dans les mêmes espaces scolaires, mais elle ne signifie pas automatiquement égalité. Elle ne suffit pas à supprimer les stéréotypes, les attentes différenciées ou les mécanismes d’auto-censure qui influencent les choix d’orientation. 

En effet, malgré cette mixité, les inégalités persistent. Si les filles réussissent globalement mieux sur le plan scolaire, elles demeurent désavantagées dans les trajectoires sociales et professionnelles (Baurens 2010). Les stéréotypes de genre continuent de jouer un rôle déterminant, la société associe encore les filles à des qualités telles que le soin ou la maternité, et les garçons à la performance ou à la réussite, influençant ainsi les représentations et les choix d’orientation, tant du côté des élèves que des enseignants. Cette logique se prolonge dans le monde professionnel, où les choix d’orientation contribuent encore à une répartition genrée des métiers et des trajectoires (Meron, M., Okba, M., & Viney, X., 2006). 

C’est donc ce paradoxe qui se trouve au cœur de notre réflexion : alors que l’école affirme aujourd’hui un principe d’égalité entre les filles et les garçons, les parcours scolaires, universitaires et professionnels restent encore fortement différenciés selon le genre. Dès lors, il convient de se demander : alors que l’école française repose aujourd’hui sur un principe d’égalité formelle entre les filles et les garçons, comment expliquer que les choix d’orientation restent encore fortement marqués par le genre et contribuent à reproduire des inégalités d’insertion professionnelle ? 

Qui choisit vraiment ? Le rôle de l’école dans l’orientation scolaire 

Les recherches en sciences de l’éducation démontrent dans un historique bien ancré que les performances scolaires ne dépendent pas uniquement des capacités individuelles, mais aussi des conditions sociales dans lesquelles elles sont produites. Comme le souligne Monteil (1993), les performances cognitives sont influencées par le contexte social et symbolique. Dans cette perspective, la valorisation sociale des disciplines joue un rôle central en orientant les comportements et les investissements des élèves. Duru-Bellat (2002) rappelle d’ailleurs que certaines évolutions macro-sociales sont mieux à même de faire évoluer les scolarités que la plupart des innovations pédagogiques, soulignant ainsi que les inégalités de genre dépassent largement le cadre scolaire. 

Dans la classe, les interactions entre enseignants et élèves participent à la construction de ces inégalités. Plusieurs études montrent que les enseignants interagissent davantage avec les garçons, notamment dans les disciplines scientifiques (Leder, 1987). Les interactions pédagogiques restent marquées par des différences de genre, les garçons bénéficient d’une attention plus soutenue et de sollicitations plus exigeantes, tandis que les filles sont davantage orientées vers des tâches moins complexes (Duru-Bellat, 2002). Ces différences s’accentuent avec l’âge, au lycée, les garçons reçoivent environ 70% des interactions encourageantes contre 30% pour les filles (Kimball, 1989). À long terme, ces écarts influencent la confiance en soi et le sentiment de légitimité des élèves, les filles pouvant douter davantage de leurs capacités malgré de bons résultats (Fontanini, 2016). 

Ces inégalités sont renforcées par les représentations sociales des disciplines. Certaines matières sont perçues comme masculines ou féminines, ce qui influence les choix scolaires. Les élèves construisent progressivement des catégorisations qui associent, par exemple, la physique aux garçons, rendant plus difficile pour les filles de s’y projeter (Duru-Bellat, 1995). Les enseignants perçoivent encore des stéréotypes : les garçons sont vus comme plus actifs, tandis que les filles sont considérées comme plus sérieuses et sensibles (Duru-Bellat, 2017). Même si les images sont moins négatives qu’avant, l’école continue de transmettre des différences entre filles et garçons 

Par ailleurs, les contenus scolaires contribuent à maintenir ces stéréotypes. Malgré une volonté institutionnelle de lutter contre les préjugés sexistes, les programmes et les manuels restent marqués par une faible représentation des femmes, qui sont souvent absentes ou limitées à des rôles décoratifs (Riot-Sarcey, 1991). En sciences, on observe entre 2 à 10 fois plus d’illustrations d’hommes que de femmes (Kelly, 1985). Cette invisibilisation progressive des filles est associée à un déclin de leur investissement dans ces disciplines. 

Ces différences influencent directement les choix d’orientation. Les recherches récentes montrent que, malgré des performances scolaires comparables, les filles présentent souvent une confiance plus faible en leurs capacités dans les domaines scientifiques, ce qui influence leur orientation vers des filières moins techniques, tandis que les garçons s’engagent davantage dans les domaines STEM (Goreth & Vollmer, 2022). L’organisation du système éducatif joue également un rôle déterminant, plus la spécialisation des parcours intervient tôt, plus les inégalités de genre se renforcent et deviennent difficiles à corriger. 

Enfin, ces inégalités scolaires s’inscrivent dans un contexte social plus large. À l’échelle mondiale, les filles rencontrent encore des obstacles importants dans l’accès à l’éducation et aux carrières valorisées (Fassa & Ollagnier, 2010). Les mécanismes observés à l’école contribuent ainsi à reproduire des inégalités qui se prolongent sur le marché du travail. Dans cette perspective, sensibiliser les enseignants aux biais de genre et développer des pratiques pédagogiques inclusives apparaît essentiel pour construire une école plus équitable (Miralles-Cardona, 2025). 

Etudes supérieures : des choix de filières encore genrés 

(Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche,SIES, 2024)
Ce graphique montre que les choix de filières restent encore très genrés. Les femmes sont davantage représentées dans les filières liées aux lettres, aux sciences humaines, à la psychologie, à l’éducation ou au soin, tandis que les hommes restent majoritaires dans les formations scientifiques, techniques et d’ingénierie.

Depuis plusieurs années, l’enseignement supérieur s’est largement ouvert aux femmes.  Aujourd’hui, elles représentent environ 56 % des étudiants en France (INSEE, 2022), signe d’un accès accru à l’enseignement supérieur. Mais cette avancée quantitative ne garantit pas l’égalité dans les parcours. Certaines filières restent largement féminisées, comme les sciences humaines et sociales, les lettres, la psychologie, l’éducation ou les métiers du soin, où les femmes constituent 65 % à 80 % des effectifs (Ministère de l’Éducation nationale, 2012). À l’inverse, les domaines scientifiques et techniques attirent majoritairement les hommes, parfois à plus de 70 % (Ministère de l’Education nationale, 2024). Ces différences ne reflètent pas des compétences inégales, les filles réussissent souvent aussi bien, voire mieux, que les garçons (Fontanini, 2008 ; Tanguay, 2018), mais elles restent minoritaires dans certaines filières scientifiques et techniques. 

 Les choix d’orientation s’expliquent par des motivations et influences sociales profondes. Les étudiantes privilégient souvent des métiers centrés sur le sens et la dimension humaine, tandis que les étudiants sont plus sensibles aux perspectives économiques et au prestige (Ehlert et al., 2020). Ces préférences s’inscrivent dans des normes et des représentations de genre, qui orientent les aspirations bien avant l’entrée à l’université. Ainsi, la mixité dans l’accès ne suffit pas à garantir l’égalité, elle déplace simplement les écarts vers la nature des filières choisies. 

Le sentiment de légitimité joue également un rôle clé. Dans les filières très masculines, certaines étudiantes peuvent se sentir moins à leur place ou moins confiantes, même avec de bons résultats (Ehlert et al., 2020). À l’inverse, les environnements féminisés renforcent souvent le sentiment d’appartenance et de compétence. Les décisions d’orientation s’inscrivent dans un parcours modelé par l’expérience scolaire, la famille, les pairs et les conseils d’orientation (Bourbeau et al., 2021), créant un enchaînement subtil de choix et de contraintes sociales. 

La famille et l’héritage social renforcent ces dynamiques. Philipp (2022) rappelle que les enfants héritent non seulement de ressources culturelles, mais aussi de représentations implicites de ce qui « convient » à leur genre. Les filles de pères scientifiques ou techniques sont plus susceptibles de choisir une filière STEM (Science,Technology, Engineering, Mathematics), tandis que celles de mères travaillant dans le social ou l’éducation s’orientent vers des filières féminisées. Ces influences combinent transmission de ressources et normes de genre, façonnant durablement les choix universitaires. 

Enfin, les anticipations professionnelles et économiques influencent fortement les décisions. Les étudiants privilégient souvent les filières offrant salaire et prestige élevés, tandis que les étudiantes choisissent des carrières perçues comme utiles, stables et valorisantes, même si elles sont moins rémunératrices (Ehlert et al., 2020). Ces choix cumulés maintiennent une hiérarchie des filières où les domaines masculinisés restent mieux valorisés, alors que les filières féminisées, pourtant essentielles, sont moins reconnues. 

Ainsi, derrière chaque orientation se dessine un enchaînement complexe : parcours scolaires, représentations sociales, conseils d’orientation, héritage familial et anticipations économiques. Ces mécanismes façonnent non seulement l’enseignement supérieur, mais préfigurent aussi l’accès aux métiers et aux carrières, soulignant l’importance cruciale de ces dynamiques pour l’égalité professionnelle. 

Impact de la filiarisation genrée dans le monde du travail 

L’impact de l’orientation genrée sur le monde du travail est observable très concrètement grâce aux études statistiques menées depuis plusieurs années. Parmi les chiffres clés observés, on voit que les femmes sont plus souvent sans emploi que les hommes : 75% des hommes ont un emploi ou sont en recherche tandis que pour les femmes ce ne sont que 64% d’entre elles. (Meron, M., Okba, M., & Viney, X., 2006).  Ces éléments sont encore confirmés aujourd’hui par des données plus récentes. En 2024, les données de l’INSEE montrent que les inégalités professionnelles persistent : dans le secteur privé, le revenu salarial moyen des femmes reste inférieur de 21,8 % à celui des hommes, et de 14 % à temps de travail équivalent. En 2026, une étude du  DARES rappelle également que la ségrégation professionnelle demeure forte en France, les femmes et les hommes n’étant pas répartis de manière égale selon les métiers.  La ségrégation professionnelle étant  la concentration des femmes et des hommes dans des métiers différents, souvent hiérarchisés socialement et économiquement. Ces écarts ne s’expliquent toutefois pas uniquement par les choix d’orientation. Ils relèvent aussi de la structure du marché du travail, du temps partiel, de la concentration des femmes dans certains secteurs et de leur moindre accès aux postes les mieux rémunérés. L’orientation genrée contribue aussi donc à reproduire ces inégalités, sans en être la seule cause. 

 Les femmes sont sur-représentées dans certaines catégories professionnelles. Dans les métiers liés au service (ménage, aide à domicile, …) et les métiers de la famille, elles sont en majorité écrasantes. Par exemple, les assistantes maternelles sont à 99% des femmes, on retrouve un chiffre similaire chez les employées de maison où elles représentent 98% des effectifs totaux (Meron, M., Okba, M., & Viney, X., 2006). Au contraire, il existe des métiers où les hommes sont en majorité écrasante, comme les métiers du bâtiment, particulièrement le métier d’ouvrier qualifié du bâtiment, second œuvre, qui compte 99% d’hommes. De façon générale, on observe que les emplois peu qualifiés et précaires sont majoritairement occupés par les femmes. L’article de Thomas Amossé nous donne des détails sur la répartition des métiers « alors que du côté des femmes les cinq libellés de secrétaire (5%), assistante maternelle (2,7%), femme de ménage (2,5%), aide-soignante (2,4%) et vendeuse (2,2%) représentent à eux seuls près d’un emploi sur six, du côté des hommes les cinq premiers libellés d’agriculteur (1,6%) , maçon (1,6%), magasinier (1,1%), électricien (1%) et chauffeur routier (0,9%) ne représentent qu’un emploi sur quinze. » (Meron, M., Okba, M., & Viney, X., 2006). 

Ce qui dégage de ces deux études est que les femmes accèdent, de façon générale, à des postes moins qualifiés et moins rémunérés. Cette discrimination est structurée par le monde de l’emploi qui oriente les femmes vers certains types de métiers mais l’orientation a aussi un impact direct. Les métiers dont les filières d’études sont sur féminisés sont aussi eux-mêmes sur féminisé, et inversement, c’est un serpent qui se mord la queue. Typiquement, les promotions d’aide soignante sont sur-féminisées, il en va de même pour le métier qui est composé à 91% de femmes d’après l’étude de l’INSEE (Meron, M., Okba, M., & Viney, X., 2006). 

Pour conclure

L’ensemble de ces études montre une chose : l’orientation et la représentation genrées dans le monde du travail sont intimement liées. Les stéréotypes de genres s’installent dès la primaire où les jeunes garçons sont encouragés à se mettre en avant tandis que les filles, elles, sont mises au second plan. Cette discrimination va influencer les choix de filière au lycée, les hommes vont d’avantages s’orienter vers les filières technologiques et scientifiques tandis que les femmes vont d’avantages vers le social, le soin et l’éducation. Ce schéma d’orientation est aussi nourri par les représentations et l’imaginaire collectif, qui lui-même est basé sur une réalité causée par l’orientation genrée. C’est un cycle qui s’alimente de lui-même, bien que les disparités se réduisent avec les années.  

Si l’on souhaite réduire ce phénomène d’orientation genré, il est essentiel de s’attaquer au problème dès le plus jeune âge en mettant les filles dans des environnements où elles sont tout autant validées que les garçons. Par ailleurs, un travail est nécessaire aussi pour qu’au lycée le genre ait moins d’impact sur l’orientation. 

Bibliographie 

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Sedjro Agbessi
Sedjro Agbessi
Gbessoude Attoko
Gbessoude Attoko
Malak Bentaleb
Malak Bentaleb
Olivier Chango
Olivier Chango
Lina Khovanets
Lina Khovanets

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Sedjro Agbessi, Gbessoude Attoko, Malak Bentaleb, Olivier Chango, Berivan Fidan, Lina Khovanets (27 mai 2026). Inclusion et éducation : l’impact de l’orientation genrée sur la vie professionnelle. Lieu de recherche : le carnet de la Bnu. Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16a8q


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