Un moins pour un plus
Daniel Bornemann, avec la collaboration de Perrine Hamann et d’Estelle Muller
La réimpression d’un incunable vénitien au tout début du XVIe siècle qui se faisait passer pour un incunable. Nous aurions donc un incunable de moins dans notre collection ?
La notion de réimpression ou de reprint semble bien récente, et pourtant la chose ne l’est pas. La définition du terme est une réimpression à l’identique, ou presque, sans ajout de préface ou autre partie de texte, et sans changement dans le contenu, a priori même sans changement dans la mise en page. Juste une mention indiquant que c’est une réimpression de l’édition indiquée par ailleurs dans le livre. On imagine une technique moderne, de clichés de pages entières, de techniques de copie sur film ou autre avatar, pour reproduire à l’identique un livre dans le but de proposer au public un grand nombre d’exemplaires supplémentaires d’une édition qui s’est bien vendue. Mais à l’époque de l’imprimerie typographique, l’ouvrage devait être recomposé entièrement, en respectant la mise en page d’origine, ce qui évitait par ailleurs des calculs savants et compliqués.
La Bnu s’est aperçue tout récemment de l’existence dans ses fonds d’un cas tout à fait intéressant : de la présence dans sa réserve de l’original et de la réimpression ancienne de celui-ci. L’un est et demeure le très noble incunable de 1493, une pièce de musée (il en fut réellement une durant sa vie) qui peut se pavaner dans son beau costume rubriqué et à lettrines coloriées, remarquable de toutes ses qualités parmi lesquelles sa mise en page savante rehaussée d’apports décoratifs somptueux. L’autre, sa réimpression dont la vraie nature a été prouvée il y a peu de temps, ne se remet que difficilement de cette avanie, et se renfrogne dans sa terne modestie forcée, ayant perdu à tout jamais son usurpée qualité d’incunable. Il ne date que d’un temps qui se situe entre 1502 et 1507, or on n’est incunable à la seule condition d’être bien né avant le 1er janvier 1501 (avec un petit sursis jusqu’à pâques de 1501 pour certains qui gardent l’ancien style).
Il s’agit d’une édition de l’Institution oratoire de Quintilien, édition latine faite à Venise par Boneto Locatello pour Ottaviano Scotto, travail terminé le 17 juillet 1493. Ottaviano Scotto est cependant décédé entre temps, mais ses héritiers prolongent la vie de son entreprise d’imprimeur et d’éditeur. Les catalogues récents d’incunables comme celui établi pour la Bnu par Françoise Zehnacker en 1997, ignoraient encore l’existence de ce très discret reprint. Celui-ci daterait comme dit d’entre 1502 et 1507 et reste bien l’œuvre du même imprimeur pour le même commanditaire. On soupçonnait cependant déjà l’existence de ce doublet dès 1993 juste 500 ans après la parution du livre. L’identité de celui-ci a été définitivement révélée par un article de Michał Spandowski paru dans le Gutenberg Jahrbuch en 2004. Vingt ans plus tard l’information a suivi son chemin jusqu’à une chercheuse italienne, Vanessa Da Rin Bianco, qui essaye de faire le point sur tous les exemplaires de cette double édition répartis à travers le monde. Et la Bnu est amenée à examiner de plus près ses deux exemplaires de ce livre, qu’elle possède sous les cotes d’incunable K.3.099 et K.3.099A.
Bien guidés par la chercheuse italienne, nous nous rendons facilement compte, en comparant les deux marques d’imprimeur, certaines lettrines sur bois dont l’usure témoigne du temps qui a passé entre deux utilisations, ou encore les emplacements occupés par les « signatures » ou les caractères séparateurs de la table qui figure en dernière page, que nous possédons en fait les deux versions du livre. L’édition originale est entrée à la Bnu après avoir fait partie du Schriftmuseum réuni par l’industriel Soennecken à Bonn, musée qui a fermé ses portes vers 1945 et dont les éléments ont été vendus. C’était bel et bien une pièce digne d’un musée. La Bnu a pu acheter avec l’argent des dommages de guerre toute la collection de livres de ce musée parmi lesquels se trouvait cet exemplaire, sans doute pour la qualité de son coloriage très soigné, ou parce qu’il possède toutes les caractéristiques typiques de l’incunable. Il est cependant arrivé dans notre collection plus tard que sa réimpression, qui elle est venue à la Bnu grâce au Chapitre de Saint Thomas et auparavant il faisait partie de la bibliothèque du professeur de théologie strasbourgeois Jean-Guillaume Baum. Que cet exemplaire, ancré dans le passé de notre région, soit assuré de conserver toute notre affection et notre admiration !
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Une autre grande différence entre les deux livres : la réimpression est très abondamment annotée. Plusieurs mains ont parcouru la plume à la main, en rouge et en sepia, pour annoter dans les marges des passages intéressants, avec aussi des soulignements rouges et des manchettes dessinées (petites mains à l’index pointé).
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Nous perdons au sens strict un incunable, qui se trouve ravalé au niveau des imprimés italiens du XVIe s., pour lesquels les Italiens ont forgé un joli nom : les « cinquecentine ». Mais nous possédons bel et bien, et c’est cela qui est remarquable, les deux pièces de ce petit puzzle, que l’on peut comparer pages à pages et très concrètement voir en quoi consiste une réimpression à cette époque. En cela nous ne sommes pas les seuls puisque la Bibliothèque nationale de Pologne les possède tous deux également. Ce qui a motivé M. Spandowski dans son étude.
Cela met aussi le doigt sur l’arbitraire de cette notion d’incunable, que seule une césure temporelle sépare du livre imprimé non qualifié. Il y a bien la notion de post-incunable qui tente de faire exister une période intermédiaire, qui s’étendrait peut-être jusqu’à 1515, 1530 ou même 1540. Avec ce reprint qu’une dizaine d’années sépare de son originale, on voit bien que les lignes de démarcation doivent rester souples, et nous ne changerons rien au classement de la réimpression qui gardera sa place parmi nos incunables, juste à côté de l’édition de 1493. Mais alors combien sont-ils, nos incunables ? difficile décompte. Restons-en au chiffre de 2151 unités pour notre riche et belle collection.
Le service Bib.D.Num (service « Bibliothèques et Données numériques ») de la Bnu a cependant rectifié le catalogage de nos deux exemplaires afin de bien tenir compte des résultats des recherches sur la vraie identité des deux ouvrages. La rectification des grands catalogues communs internationaux (GW et ISTC) interviendra ultérieurement.
Voir aussi :
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Daniel Bornemann (5 février 2026). Un moins pour un plus. Lieu de recherche : le carnet de la Bnu. Consulté le 11 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15mrv










